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Chris le Gardien auteur

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TROIS ANS…Mémoires d'un Apprenti

TROIS ANS…Mémoires d'un Apprenti

TROIS ANS…Mémoires d'un Apprenti

Du « petit sauvage » à la possession du monde

La mesure du soi face au projet, du UN au regard de l’œuvre potentielle qu’on sait pouvoir construire, donne sans doute un sens au devenir. L’apprenti doit pour se réaliser, bien connaître ses outils, bien connaître l’espace temps et donc la nature de la matière. Toute la puissance bouillonne dans le vouloir créer de l’apprenti. Sa volonté profane grandira d’autant plus sensiblement, dès l’instant ou il franchira le seuil du Temple. Il n’est plus seul à vouloir ressentir le Monde et à vouloir le posséder. Il s’accorde simplement les moyens de son projet et prend conseil auprès de ceux et celles qui l’ont précédé sur le chemin.

L’apprenti, dès son initiation, renaît à une vie faite de sagesse de force et de beauté. Il est plein et entier dans son pouvoir de créateur et pas seulement sur un plan esthétique de surface. Il peut sortir ainsi de son originelle sauvagerie, user et fructifier. Mais pour ce faire, le UN ne peut suffire. Le UN en puissance n’a pas de finalité sans lien avec ses pairs. Son existence est subordonnée à l’expérience. L’unité n’a d’existence dans le plan, qu’en fonction d’une autre unité qui le situe, comme une droite ne se constitue que par la ligne tracée entre deux points. L’apprenti n’est rien d’autre que le résultat d’un passé, et l’initiateur d’un avenir. Sa puissance provient d'un héritage, et de sa volonté de créer à son tour, en agissant sur la matière. Le savoir faire le cultive malgré lui, et sa volonté de perfectionnement et d’évolution le conduisent à prendre et à apprendre.

Appréhender le monde, c’est ainsi pour Soi, passer de l’état de créature à celui de créateur. L’ouvrier ne s’accomplit tout à fait que dans la connaissance qu’on lui a transmise. Sa cellule unique ne peut survivre à elle seule et s’accomplir qu’auprès d’une autre cellule près de laquelle elle se situe. Les errements et les constructions de ses pairs lui donnent la base sur laquelle il pourra lui même se réaliser. L’apprenti se soumet librement à l’acquis de ses maîtres. Le DEUX fait de la créature un être de lumière, de matière et d’esprit. Le père transmet au fils, et le tâtonnement sauvage de ce dernier disparaît dans et par l’accomplissement du premier. La préhistoire des origines du monde temporel, laisse place à l’histoire, l’histoire du UN qui n’a de sens que dans le DEUX. L’histoire de l’apprenti qui n’a de sens que dans ses Maîtres, qui lui enseignent le secret des éléments.

Le potentiel s’accomplit toujours par delà le bien et le mal. Dans sa verticalité, le DEUX monte ou descend, évolue dans l’élévation ou régresse dans la chute. Le dicton juif ne dit il pas : « Les pères mangent du raisin vert et les dents de leurs fils s’en trouvent agacées. »

Le plan du DEUX est insuffisant. Il manque de profondeur, et est en soi lui même imparfait et inaccompli. Le deux est en déséquilibre s’il ne se situe que dans cette verticalité. Les ouvriers ont vite compris que l’œuvre ne peut s’élever durablement dans l’espace et le temps, qu’en fonction de la solidité de sa base. La tour de Babel s’écroule. La deuxième dimension est superficielle et son pouvoir de création peut amener l’apprenti vers sa destruction. Se contenter du DEUX, c’est figer son action dans l’immobilisme. Car «  la lumière est proche des ténèbres… »( prov.juif)

La base horizontale, permet a la verticale de continuer sereinement son ascension. Le DEUX est ainsi équilibré en équerre et se transmue en TROIS. L’angle est droit et le disciple peut évoluer en surface et en profondeur. Trier parmi ses instincts ceux qui le font jouir et ceux qui le feront aussi bien plus souffrir. L'Axe juste permet au potentiel un encadrement rigoureux. La volonté de créer ne cède plus devant les tentations instinctives de l’orgueil et de la passion qui éblouit le jugement. Le fil à plomb donne la mesure de la verticalité, l’équerre équilibre l’œuvre à l’horizontale. La pyramide s’élève alors entre ciel et terre. Le UN participa à l’œuvre et le transmis au UN mais en appui sur ses pieds bien en équerre.

La lumière remplit alors la pénombre. Le petit sauvage grandit. Il a trois ans…

Tout apprenti fait œuvre de silence et cultive la vertu de l’écoute. Car l’écoute est une vertu : celle de l’accueil, et de la politesse. L’écoute ne déforme pas, ni ne juge ; l’écoute au contraire invite et se cultive des différences. L’écoute ne se conforme pas ni ne préjuge, l’écoute au contraire s’instruit et respecte la parole qu’il reçoit. L’écoute est active et volontaire, elle enrichit la raison et donne matière à l’esprit. L’écoute tempère la passion et l’orgueil, en même temps qu’elle peut provoquer chez l’apprenti la plus profonde des frustrations. Car l’écoute est une discipline qui laisse libre celui qui se tait, tout en le faisant taire. Si le VERBE est un acte puissant de création, il peut sembler paradoxale alors de se taire : c’est pourtant là tout un art majeur. Confucius l’exprime ainsi « Il est vain de vouloir comprendre le monde sans d’abord l’apprendre » et c’est d’ailleurs l’étymologie Latine même du mot discipline et du mot apprenti. Combien de fois mes yeux ont parlé, combien de fois ont-ils interrogé silencieusement le Verbe?

 Tout apprenti  apprend durant une année à recevoir en Soi les graines du savoir pour les faire fructifier. Ma naissance au monde m’a conduit vers la dualité. Le UN que j’étais s’est transmué en DEUX. Et cette horizontalité me conduit tout naturellement vers la verticalité. La forme du savoir se cultive et s’apprête à se cultiver en profondeur. De la graine germe l’arbuste, nourri par les éléments qui l’enrichissent. Chaque frère et sœur contribue, non à planter des graines dans ma terre, mais à l'irriguer, à l’oxygéner afin de la rendre fertile. Chaque frère et sœur contribue, non à semer mais à préparer ma terre afin qu’elle produise et fasse fructifier les graines qui ne parvenaient pas à germer sur mon sol aride et corrompu. Le maniement des outils, l’étude de la géométrie, le savoir des matériaux de construction bouillonnent au fonds de moi . Le projet n’a plus l’apparence de la simple satisfaction de ses appétits passionnels. Il s’inscrit dans un plan rationnel ou les contraintes de l’esprit sont autant de liberté pour le maçon qui sait son œuvre non éphémère. La famille toute entière participe au même et vaste projet. Et les constructions diverses n’en font en réalité qu’une seule, réalisés en matériaux divers et tous aussi nobles et solides les uns que les autres.

Sortir de la passivité animale c’est vouloir passer de l’état de bête à celui de sage sans sacrifice ni frustration. C’est aussi symboliquement revenir à nos origines premières, antérieures au pêcher originel. Nos sens nous conduisent à l’essence et partant, à la Vertu dès l’instant ou ils sont dirigés ; au contraire ils nous emprisonnent dans une terre aride lorsque l’on ne veut les contrôler. Quand la force n’est plus uniquement brutalité mais qu’elle est animée d’une sagesse vivante et constructive. En paraphrasant Saint Augustin je dirai qu’avant mon initiation « j’étais chair et j’étais le souffle qui vole et qui ne revient pas ». J’ai voulu sortir du courant des mœurs faciles et de la coutume qui font les sociétés légères. J’ai voulu connaître davantage et orienter le monde, malgré lui, vers sa raison profonde. Découvrant la lumière et m’y accoutumant du septentrion au midi, je veux la porter vers ceux qui ne la connaissent pas, restant dans l’ombre de la lumière que je leur tends enchaînés encore qu’ils sont au fond de leur grotte, m’ éloignant moi-même de l’ombre d’où je viens, grâce à la lumière patiemment vers laquelle mes Maîtres me guident. Comme le poète Virgile dans ses Géorgiques je veux m’enthousiasmer et dire. « heureux qui a pu connaître les causes des choses, il a foulé au pied toutes les peurs et l’inexorable destin ». Le petit sauvage protoplaste que j’étais se sait aujourd’hui responsable et sauvé, car il ne se laisse plus persuader de sa misère .

La Pierre peut ainsi être dégrossie et s’adapter, justement librement et durablement, à l’édifice commun. De sorte que l’édifice commun ne connaisse plus les vices qui mènent aux souffrances. Au dessus de nos fronts doivent toujours rester gravée la maxime universelle que je fais mienne : VITAM IMPENDERE VERO : consacrer sa vie à la vérité… A trois ans, c’est la destination que je choisis, c’est le plan que je me trace.

 

ClG 2002...